L’hypnose :
un art pour accompagner, pour soulager, pour transformer.

La pratique de la technique hypnotique dans notre accompagnement infirmier est une manière singulière d’être en relation avec le patient, en résonnance avec ce qu’il est en train de vivre, avec ses rêveries, ses peurs, ses espoirs.

Parfois je vis cette expérience comme une mise en œuvre du « pouvoir du rêve », pouvoir de transformer le vécu, de « configurer le monde », d’imaginer un changement, d’aller au-delà des possibles.

D’autre fois, je vis ce soin offert simplement comme un temps de répit, de repos, de lâcher-prise, un courant d’air frais, une jolie mélodie dans un vacarme, une herbe folle sur le macadam.

Dans mes rencontres quotidiennes avec les personnes, une sensibilité développée à ce que dit la personne, avec son langage, ses silences, son corps, sa manière d’être en relation me permet de recueillir les images, les métaphores, le monde poétique ou concret qu’habite le patient. Ainsi, en n’ayant rarement parlé de ma pratique en hypnose, je porte en moi des éléments recueillis antérieurement susceptibles de ressurgir lors de douleurs, d’anxiété, de tristesse, d’accompagnement en fin de vie.

Explorer avec les patients et leurs proches ce qu’ils vivent, leurs peurs, leurs espoirs, leurs rêves, ce qu’ils ont besoin de comprendre, les personnes chéries, les besoins prioritaires du moment, leurs valeurs essentielles, ce qu’est pour eux la qualité de vie selon leur propre perspective : on pourrait dire que tout cela, c’est la toile de fond.

Puis surgissent des couleurs, des formes, des sons, des parfums qui colorent, animent, surprennent; la pratique de l’hypnose, c’est la vie qui change, transforme, innove de moment en moment.

Lorsque je vis cette expérience comme une mise en œuvre du « pouvoir du rêve », pouvoir de transformer le vécu, d’imaginer un changement, de « configurer le monde », je me réfère à François Roustang :

« L’imagination  est ce qui nous reste de la participation à l’harmonie possible, celle du rêve et celle du premier jour. Faculté de la beauté. Tout patient qui invente tous les jours entre le rêveur et le tout petit enfant. Imagination encore entre le rêve et la réflexion. Le rêve parce qu’il nous donne à la naissance notre héritage, la réflexion parce qu’elle est indispensable à la mise en forme de la création. »[i]
« Parce que tout se transforme, vieillit et meurt, si la personne est dans la disposition, elle est apte aux remises en cause radicales de ses idées, de ses valeurs, de ses certitudes. Elle n’est pas à l’abri de la peine, de la souffrance, des déchirements ; mais, tout cela, elle le prend comme des occasions d’inventer encore sa vie, les autres, ses tâches. »[ii]

Gérard Salem, également, illustre magistralement à mes yeux la notion de narration, raconter, se raconter :

… « Et quand le mouvement est là, la vie retrouve ses droits, et la santé avec elle. Raconte-moi donc une histoire. Et laisse-moi te dire combien cela me rappelle une histoire. »[iii]


Fragments de relation d’aide :

-      « Je veux mourir, amenez-moi à l’hôpital pour qu’on me fasse la piqure.

-      A votre place, je serai aussi en colère.

-      Contre Dieu ?

       C’est ça et ça me fait penser à Oscar, un petit gars qui écrit à Dieu, ça commence ainsi: « Cher
       Dieu » [iv]

-      Moi, si j’écris à Dieu, c’est pour l’engueuler !

-      On pourrait lui écrire une lettre ?

-      Oui, on prend la plus moche et on lui dit salaud, cochonnerie de maladie, fait ch… »

C’est la seule fois où cette patiente a pu entrer dans une transe avec intensité. Ce moment a été un maigre moment où la colère a pris la place du désespoir. A tant d’autres occasions, alors que je connaissais plutôt bien cette personne, je ne pouvais pas être ainsi en conversation. Je racontais, c’est tout, et elle écoutait. Elle m’écoutait, par exemple, avec délice lorsque je lui racontais la lecture d’un témoignage d’une jeune fille qui, pendant ses traitements, a acheté 9 perruques et qui se sentait chaque fois une autre personne, selon la couleur ou la longueur des cheveux : charmeuse, énergique, romantique, classique, sportive[v]…

Autre extrait :

Je soigne une personne de septante ans, pleine d’énergie, qui vient de cesser son activité professionnelle. Elle a un cancer des poumons avec métastases. Avec l’aide de ses proches, elle a engagé une profonde réflexion et un consentement éclairé qui l’ont menée au choix de renoncer à un traitement palliatif. Ainsi, lorsque je la rencontre, elle souhaite juste me connaître, pour savoir qui appeler lorsque « viendront les douleurs ».Après quelques rencontres et la confiance grandissante, je lui dis m’interroger sur ce qui lui fait penser qu’elle va souffrir. Puis lui demande comment elle voit la vie, la fin de la vie, la mort. Comment elle se représente cela, dans quel lieu elle le souhaite. Elle me décrit la mort de son mari, avec l’horloge qui était arrêtée et qui s’est mise à sonner. Elle me dit aussi sa peur d’étouffer. Alors, nous allons gentiment chercher, là au fond de son ventre, le souffle, la réserve d’air. Nous mettons chacune nos deux mains sur le ventre en faisant trois respirations. A chaque respiration, les racines sont plus profondes, et la sève, et la vie monte, monte dans le tronc, dans les branches….Et c’est ainsi qu’est née avec cette adorable Dame, la métaphore de l’arbre. Puis, des branches. Même si sur un arbre des branches sont sèches, l’air peut venir dans les feuilles de toutes les autres branches, et il y en a des branches, à droite et à gauche, en haut, au milieu et en bas, et il y en a des feuilles si belles sur toutes ces branches à droite, à gauche, en haut, au milieu, en bas….Et la métaphore a accompagné nos rencontres jusqu’à son dernier souffle, serein, paisible, sans douleur, avec la feuille qui tombe, vole doucement ci et là, d’un côté et de l’autre, en suivant le vent qui conduit, la feuille se pose sur une pierre, bascule en frêle équilibre puis tombe, en rejoignant au sol toutes les autres feuilles. C’est beau le mystère, la sérénité. C’est beau un fils qui, dans les derniers mots de l’histoire, poursuit la transe en berçant sa maman, dans le mouvement ci et là de la dernière feuille.

Voilà des histoires, qui vous feront, elles aussi penser à d’autres histoires, La vie se raconte, se rêve, se vit, se traverse…

Cependant, dans ma pratique, je peine à « visiter » les foies malades, les surrénales qui flambent, les ganglions qui enflent, les os qui bossent ou qui creusent. J’écoute les plaintes, et j’esquive…sauf si, encore là, la magie d’un mot prend forme et entre dans la danse :

« J’ai mal au ventre, il est plein d’eau et ça me serre, j’ai envie d’hurler. » Me dit une patiente. Et là, on est parties toutes les deux, au bord de l’océan, on a hurlé, et on s’est surprises, car la marée descendait, alors pour hurler, on suivait le chemin des méandres laissés sur la plage quand la marée descend…Et la patiente cette nuit-là n’a pas eu mal. Elle s’est levée plusieurs fois pour uriner, l’ascite dans son ventre avait diminué…

Voilà, si je reprends le titre de ma présentation, l’hypnose, un art pour accompagner, pour soulager, pour transformer, êtes-vous d’accord avec moi?

                                                                                  anne-brigitte vaquin, novembre  2011


[i] François Roustang, « Qu’est-ce que l’hypnose ? », Collection “Critique“, les Editions de minuit, Paris, 1994, p 52
[ii] François Roustang, « Qu’est-ce que l’hypnose ? », Collection “Critique“, les Editions de minuit, Paris, 1994, p 112

[iii] Eric Bonvin et all, « Hypnoses, influences, perceptions, interactions, contextes, Nature et mouvements de la relation humaine », Ed medecine &Hygiène, Genève, 2009, p 166

[iv] Eric-Emmanuel Schmidt, « Oscar et la dame rose », Ed Albin Michel,Paris, 2002
[v]  Sophie Van Der Stap, « La fille aux neuf perruques », Ed. Presses de la cité, 2006